• Pr Sophie Susen : Hémophilie A : Ce traitement qui ouvre la voie vers une vie normale

Sophie Susen

Discipline : Hématologie, Immunologie

Date : 10/10/2025


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Réduire la fréquence des injections, améliorer l’observance et transformer la qualité de vie des patients : tels sont les bénéfices annoncés des concentrés de facteur VIII à demi-vie prolongée et de l’efanesoctocog alfa. Le Pr Sophie Susen, du CHU Lille / Inserm U1011, revient sur cette avancée majeure dans la prise en charge de l’hémophilie A.

 

TLM : En quelques mots, quel est l’état des lieux de l’hémophilie A aujourd’hui ?

Pr Sophie Susen : Cette maladie du sang héréditaire, qui résulte d’un déficit en facteur VIII (FVIII), touche environ un garçon sur 5 000 naissances.

Même si cela reste exceptionnel, l’hémophilie peut aussi toucher les femmes, soit parce que leur seul gène actif est porteur de l’anomalie moléculaire en cause, en raison d’un mécanisme épigénétique d’inactivation aléatoire du chromosome X appelé lyonisation, soit parce qu’elles ont reçu deux gènes défectueux de leurs parents. Au total, on recense 8 000 personnes hémophiles A, dont 2 500 présentent une forme sévère caractérisée par un taux de facteur VIII inférieur à 1 %. Cette forme entraîne des hémorragies spontanées, notamment intra-articulaires, sans facteur déclenchant ; dans les formes modérées (1 % < taux FVIII < 5 %) et légères (taux ≥ 5%), les saignements sont provoqués, mais peuvent être tout aussi graves.

 

TLM : La prophylaxie de l’hémophilie A avec les concentrés de facteur VIII reste-t-elle la pierre angulaire du traitement ?

Pr Sophie Susen : Tout à fait. En l’absence de traitement corrigeant l’hémostase, la prophylaxie vise à normaliser la coagulation en maintenant un taux de facteur VIII compris entre 3 et 5 %. En agissant sur l’équilibre hémostatique, les options thérapeutiques actuelles ont pour but de prévenir les hémarthroses spontanées, l’arthropathie hémophilique et les saignements graves, telles que les hémorragies intracrâniennes. Ce sont des traitements qui doivent être pris à vie. Les traitements substitutifs, historiquement les premiers, consistent à administrer le facteur déficient et se révèlent généralement efficaces. Les traitements non-substitutifs, pour leur part, reposent sur d’autres mécanismes, tels que l’utilisation d’anticorps mimant l’action du facteur VIII ou l’inhibition des antagonistes de la coagulation naturelle dans le but de rétablir l’hémostase.

 

TLM : Quelles sont les limites de ces traitements ?

Pr Sophie Susen : Bien qu’administrés par voie sous-cutanée et souvent efficaces, les traitements non-substitutifs présentent certaines contraintes liées au monitoring, au dosage et à l’évaluation, notamment dans un contexte d’urgence ou lors d’actes chirurgicaux. On ne connaît pas exactement leur niveau de protection, on sait seulement qu’il faut être au-dessus de 15 % pour qu’il soit bon.

De plus, ces traitements ne remplacent que partiellement le déficit en facteur VIII et exposent les patients à des risques thrombotiques lors d’association à d’autres molécules pro-coagulantes. Le FVIII de demi-vie standard, en revanche, est beaucoup plus facile à suivre et à évaluer. Mais il doit être administré par voie intraveineuse deux à trois fois par semaine, voire toutes les 48 heures, ce qui est très contraignant pour les patients.

 

TLM : Quelles avancées apportent les concentrés de facteur VIII à demi-vie prolongée (EHL) par rapport aux concentrés conventionnels ?

Pr Sophie Susen : En multipliant par trois ou quatre la demi-vie, les EHL permettent de réduire la fréquence des perfusions à une fois par semaine, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des patients et devrait, on l’espère, améliorer aussi l’observance. Ces traitements représentent également une vraie révolution pour les opérations chirurgicales mineures ou moyennes, dont ils réduisent la durée d’hospitalisation. En outre, ils n’imposent plus de contrôle biologique. Leur arrivée sur le marché français, prévue d’ici fin octobre, va indubitablement simplifier les interventions invasives et en urgence jusque-là complexes à mettre en œuvre.

 

TLM : L’efanesoctocog alfa a récemment rejoint l’arsenal thérapeutique de l’hémophilie A sévère. Quelle est sa place dans la prise en charge actuelle ?

Pr Sophie Susen : L’efanesoctocog alfa est une protéine de fusion recombinante associant un facteur VIII à un fragment Fc, une fraction du facteur Von Willebrand et deux polypeptides XTEN. Il s’agit du premier facteur VIII de remplacement expérimental ayant montré qu’il pouvait surmonter l’« effet plafond » du facteur von Willebrand, qui limite la demi-vie des facteurs VIII de remplacement actuellement disponibles. Cette structure moléculaire présente une demi-vie trois à quatre fois supérieure à celle des traitements standards. Administrée sur une base hebdomadaire, efanesoctocog alfa permet de maintenir chez l’adulte une activité du FVIII pratiquement normale pendant une semaine, ce qui constitue une première dans le traitement de l’hémophilie A. Les données montrent une protection renforcée contre les saignements et donc de meilleurs résultats thérapeutiques, tels qu’une diminution de la douleur et de meilleures capacités fonctionnelles, ce qui pourrait se répercuter favorablement sur la vie quotidienne des patients, en plus d’alléger leur traitement. Concrètement, un patient qui voudrait faire du vélo le week-end n’aurait qu’à se faire une injection la veille pour être protégé au maximum pendant sa course, tandis que les deux derniers jours avant l’injection suivante, il serait protégé comme un hémophile mineur.

 

TLM : Quels sont les retours d’expérience que vous avez des patients ?

Pr Sophie Susen : Dans les pays où il est déjà accessible, entre la moitié et les deux tiers des patients affichent leur préférence pour ce produit. En France, les premiers patients ont été traités dès 2018, grâce à une ATU de cohorte.

Et tous sont unanimes pour dire que ce médicament innovant a littéralement transformé leur univers des possibles : certains se sont remis au sport, d’autres ont pu retrouver du travail, aucun ne reviendrait en arrière.

 

TLM : Les EHL vont-ils, pour autant, remplacer les autres traitements ?

Pr Sophie Susen : Cela dépend de plusieurs facteurs liés aux patients : les activités qu’ils pratiquent, leurs capacités à s’auto-injecter, leurs réticences à l’égard des injections par voie intraveineuse... C’est pourquoi nous avons développé des structures en hôpital de jour où des séances d’éducation thérapeutique sont organisées pour les accompagner dans leurs choix.

Propos recueillis

par Jeanne Labrune

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