• Pr Robert Benamouzig : Une nouvelle voie pour (mieux) contrôler un RGO

Robert Benamouzig

Discipline : Gastro-entérologie, Hépatologie

Date : 10/10/2025


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Ces dernières années, les topiques muco-protecteurs ont ouvert de nouvelles perspectives dans la prise en charge du reflux gastro-œsophagien (RGO), relève le Pr Robert Benamouzig, gastroentérologue à l’hôpital Avicenne à Bobigny (Seine-Saint-Denis) ; ils forment, dit-il, un film protecteur qui soulage et répare la muqueuse œsophagienne.

 

TLM : Quelle est aujourd’hui la fréquence du reflux gastro-œsophagien (RGO) dans la population française ?

Pr Robert Benamouzig : Le RGO est extrêmement fréquent. Presque chacun d’entre nous a déjà connu des épisodes isolés, mais environ 10 à 15 % de la population en souffrent de façon régulière et pathologique. Sa prévalence augmente, en particulier sous l’effet du surpoids et de l’obésité, auxquels s’ajoutent le vieillissement de la population et l’utilisation croissante de certains médicaments.

 

TLM : Au-delà de la simple gêne digestive, en quoi le RGO altère-t-il réellement la qualité de vie des patients ?

Pr Robert Benamouzig : Le RGO n’est pas une simple gêne.

Dans ses formes sévères, son impact sur la qualité de vie est comparable à celui d’une insuffisance cardiaque symptomatique. Les symptômes nocturnes sont particulièrement invalidants : réveils fréquents, perturbation du sommeil, fatigue diurne, baisse de concentration et irritabilité. Les patients vivent souvent leur reflux comme une véritable pathologie chronique.

 

TLM : Quels sont les principaux mécanismes en cause et les facteurs qui favorisent l’apparition du reflux ?

Pr Robert Benamouzig : Le mécanisme principal est un relâchement inapproprié du sphincter inférieur de l’œsophage. Ce phénomène est parfois favorisé par une hernie hiatale ou des anomalies de la jonction œsogastrique, constitutionnelles ou acquises, comme après une sleeve gastrectomie. Les facteurs aggravants sont bien connus : excès pondéral, grossesse, consommation d’alcool ou de tabac, et prise de médicaments tels que la théophylline, certains inhibiteurs calciques, dérivés nitrés ou la progestérone.

 

TLM : Comment établit-on le diagnostic de RGO ? Dans quels cas faut-il aller plus loin avec une endoscopie ou des examens complémentaires ?

Pr Robert Benamouzig : Lorsque les symptômes sont typiques — pyrosis rétro-sternal, régurgitations acides —, le diagnostic est évident. Mais il existe aussi des formes atypiques : toux persistante, laryngite, enrouement, douleurs thoraciques, érosion dentaire, voire insomnie. Dans ces cas, l’endoscopie digestive haute ou la pH-impédancemétrie s’imposent. L’endoscopie est également indiquée devant des signes d’alarme (dysphagie, anémie, amaigrissement, vomissements) ou dans les formes réfractaires pour rechercher une pathologie associée. Un point important : il faut éviter les prescriptions injustifiées d’IPP, fréquentes en pratique. Or, on sait aussi que la moitié des patients qui devraient en bénéficier n’en reçoivent pas. L’enjeu est donc d’améliorer l’adéquation entre symptômes, diagnostic et traitement.

 

TLM : Quelles sont les grandes étapes de la prise en charge thérapeutique, de la forme légère au RGO compliqué ?

Pr Robert Benamouzig : La stratégie repose sur trois piliers.

• Les mesures hygiéno-diététiques : perte de poids, adaptation alimentaire, limitation de l’alcool, arrêt du tabac, surélévation de la tête du lit.

Leur efficacité est réelle mais limitée lorsqu’elles ne sont pas accompagnées d’un traitement.

• Les traitements symptomatiques rapides : antiacides et alginates, adaptés aux reflux faibles et occasionnels. Ils ont l’avantage d’un soulagement immédiat.

• Les traitements de fond : les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) demeurent la référence. Ils sont prescrits pour 7 à 14 jours dans les reflux typiques fréquents, puis à la demande en cas de récidive. Lorsqu’une œsophagite est diagnostiquée, une cure de quatre à huit semaines est nécessaire pour obtenir la cicatrisation. Dans certaines formes chroniques, un traitement au long cours, parfois à demi-dose, est indiqué. Environ 10 à 30 % des patients demeurent pourtant symptomatiques malgré un traitement bien conduit. Ces situations nécessitent une évaluation attentive. Les prokinétiques peuvent être utilisés, mais leur emploi reste limité par des effets indésirables cardiaques.

Dans certains cas particuliers, l’association d’un anti-H2 à un IPP peut être envisagée, bien que cela ne soit pas recommandé de façon courante.

 

TLM : Les topiques muco-protecteurs comme Esoxx One® occupent désormais une place croissante dans les recommandations. Dans quelles situations les préconisez-vous ?

Pr Robert Benamouzig : Ces dernières années, les topiques muco-protecteurs ont ouvert de nouvelles perspectives. À base d’acide hyaluronique et de chondroïtine sulfate, ils forment un film protecteur qui soulage et répare la muqueuse œsophagienne. Leur intérêt est double :

• en cas de RGO occasionnel ou nocturne, ils apportent un confort rapide ;

• dans les formes réfractaires aux IPP, ils constituent un complément utile. Cette combinaison d’acide hyaluronique et de chondroïtine sulfate, administrée par voie orale en cures de deux semaines, illustre cette approche. Bien tolérée, elle peut être utilisée seule dans des RGO légers ou associée aux IPP lorsque le contrôle reste insuffisant.

 

TLM : Quelles complications faut-il redouter et comment organiser le suivi des patients à risque, notamment ceux présentant un endobrachyœsophage (EBO) ?

Pr Robert Benamouzig : La principale est l’endobrachyœsophage (EBO), encore appelé œsophage de Barrett. Cette lésion précancéreuse, secondaire à l’exposition chronique de la muqueuse œsophagienne à l’acide gastrique, augmente le risque d’adénocarcinome. Son diagnostic repose sur l’endoscopie avec biopsies et justifie une surveillance spécialisée régulière, adaptée au degré de dysplasie. Les patients ayant une sleeve gastrectomie présentent un risque accru et nécessitent une attention particulière.

 

TLM : Enfin, face à un patient qui reste insuffisamment soulagé malgré un traitement bien conduit, quelle attitude pratique recommandez-vous ?

Pr Robert Benamouzig : Il faut d’abord s’assurer de la pertinence et de la bonne observance du traitement. Si le patient reste gêné, l’ajout d’un topique muco-protecteur est une option pertinente. Il agit à la fois comme barrière protectrice et agent réparateur, améliorant le confort tout en permettant la poursuite ou l’adaptation du traitement antisécrétoire. Cette approche illustre la tendance actuelle : individualiser la prise en charge, optimiser l’efficacité tout en évitant les prescriptions excessives d’IPP.

Propos recueillis

par Julien Ferri

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