Pr Ludovic de Gabory : Les propriétés de l’eau de mer dans le lavage de nez
Discipline : ORL, Stomatologie
Date : 10/04/2025
Longtemps considéré comme un remède de grand-mère et délaissé par le monde médical, le lavage de nez a su redorer son blason en se hissant à la place d’un traitement médical à part entière. Il aura fallu pour cela s’assurer de son efficacité et en déterminer les indications, car « une des problématiques c’est qu’il s’agit d’un soin dont on ne voit pas le résultat ». Le Pr Ludovic de Gabory, ORL, PU-PH au Groupe hospitalier Pellegrin de Bordeaux, s’en explique.
TLM : Si un bon lavage de nez passe par l’usage d’un produit adapté, comment choisir ce dernier ?
Pr Ludovic de Gabory : L’utilisation du sérum physiologique pour le lavage du nez est une méthode empirique, qui date de l’Antiquité et qui a été reproduite au fil des siècles. Mais on ne sait toujours pas aujourd’hui pourquoi utiliser cette solution en particulier. A l’inverse, on s’est aperçu que, in vitro, son usage s’avérait à moyen et long terme irritant, voire toxique, pour la cellule nasale respiratoire. En tout état de cause, le sérum physiologique peut être utilisé sur de courtes périodes pour traiter un rhume, par exemple, mais il demeure inapproprié pour des traitements au long cours et les maladies chroniques nécessitant des lavages pluriquotidiens. En revanche, les solutions dont la composition est proche de l’eau de mer ont montré des effets positifs sur la cellule respiratoire.
TLM : Quelles sont les propriétés thérapeutiques connues de l’eau de mer ?
Pr Ludovic de Gabory : Les solutions dont la composition est proche de l’eau de mer ont une teneur en sel diminuée avec un PH légèrement basique et sont riches en potassium, calcium et magnésium. Elles contiennent aussi parfois des oligoéléments et présentent des propriétés de contrôle de l’inflammation et de participation au fonctionnement normal de la cellule épithéliale. Et cela se vérifie en clinique. En effet, sur un modèle de cicatrisation important qu’est l’ethmoïdectomie bilatérale, l’eau de mer permet une restauration anatomique 7 à 10 jours plus tôt qu’avec du sérum physiologique sur une période de quatre semaines en postopératoire1. Des résultats reproductibles aux fréquentes maladies virales qui atteignent la muqueuse respiratoire nasale, y compris le Covid. En effet, nous avons mené un essai multicentrique contrôle randomisé dont l’objectif était d’évaluer l’efficacité du lavage nasal à l’eau de mer sur la durée des symptômes, la charge virale intranasale, la transmission domestique du Covid-19 et des infections des voies respiratoires supérieures2. Les résultats ont démontré l’efficacité et l’innocuité du lavage nasal à l’eau de mer dans le traitement du Covid-19 et des infections des voies respiratoires supérieures.
TLM : Quelle quantité de liquide utiliser pour un lavage de nez efficace ?
Pr Ludovic de Gabory : Une des problématiques concernant le lavage de nez est qu’il s’agit d’un soin dont on ne voit pas le résultat. Il est fait à « l’aveugle », car si l’on peut visualiser ce qui sort d’une fosse nasale, il est impossible de juger de l’état de la cavité. Pour le rendre efficace, il faut donc d’abord connaître les mensurations du « contenant ». Et le delta est important entre une cavité nasale chez un enfant d’un an, dont la capacité est de 2 à 3 cm3 de celle d’un adulte qui est de 15 à 20 cm3 par côté. En cas d’intervention chirurgicale d’ouverture des sinus, ce volume peut aller jusqu’à 50 à 60 cm3 par côté. Il faut aussi tenir compte des objectifs, de la nature des soins à apporter qui vont déterminer le volume de la solution. On estime que le volume de liquide doit correspondre à au moins trois fois celui de la cavité. Il est essentiel de donner les bonnes informations au patient car, s’il ne constate pas de bénéfice, il n’adhérera pas au traitement. Enfin, le lavage doit se faire en douceur, à faible pression. Ce doit être un soin confortable, parfaitement indolore.
TLM : En quoi la détermination du flux de la solution est-elle également importante ?
Pr Ludovic de Gabory : Pour que le lavage de nez soit efficace, il a en effet fallu déterminer les contraintes de cisaillement, en parallèle des capacités d’adhésion de tout ce qu’il peut y avoir dans une fosse nasale : sécrétions, croûtes, caillots, débris cellulaires, allergènes et pollution. Cela a été rendu possible par des études de simulation numérique permettant de visualiser pour la première fois ce qui se produit dans une fosse nasale lors d’un lavage. Nous avons ainsi pu déterminer des valeurs chiffrées de surface atteinte, de temps de contact, de pression et de contrainte de cisaillement3. Cela nous a permis d’identifier les indications pour chaque type de pathologie en fonction du volume distribué et de la force avec laquelle la solution passe dans la fosse nasale. Par exemple, en postopératoire, les sprays continus ne présentent pas d’intérêt particulier car trop faibles et trop petits alors que la situation requiert un lavage à grand volume. A l’inverse, dans un cadre préventif de rhinopharyngite chez l’enfant de quatre ans, le spray continu sera parfaitement adapté.
TLM : Le lavage de nez présente-t-il des risques pour la santé ? Et quelles sont ses limites ?
Pr Ludovic de Gabory : Les limites concernent le nourrisson et le petit enfant, et notamment ceux qui n’ont pas encore le réflexe de respiration buccale — le neurodéveloppement fait que cela arrive entre six et huit mois. Des risques de fausse route sont réels pour cette population. Le volume doit bien entendu être adapté à la fosse nasale et au cavum ainsi qu’à la sécurité de distribution4.
On ne donne pas 60 ml à un enfant de deux ans ! En outre, certains effets secondaires sont parfois rapportés, telle une sensation de brûlure sur la muqueuse ou de gêne otologique liée à des béances tubaires de la trompe d’Eustache, mais cela reste assez rare. Il est toujours possible d’adapter le traitement en fonction des sensibilités de chacun, comme faire varier le volume, la force de distribution et la température, par exemple.
TLM : D’autres recherches sont-elles en cours sur le sujet ?
Pr Ludovic de Gabory : Dans ce domaine, le futur sera de déterminer exactement les fourchettes thérapeutiques de chacun des éléments composant l’eau de mer.
Une étude sur le sujet est actuellement en cours d’écriture. Sa publication est attendue !
Propos recueillis
par Anya Leyrahoux ■
1. de Gabory L, et al. Prospective, randomized, controlled, open-label study to compare efficacy of a mineral-rich solution vs normal saline after complete ethmoidectomy. Eur Arch Otorhinolaryngol. 2019 Feb;276(2):447-457.
2. de Gabory L et al. Seawater nasal wash to reduce symptom duration and viral load in COVID-19 and upper respiratory tract infections : A randomized controlled multicenter trial. Eur Arch Otorhinolaryngol. 2024 Jul ;2 81(7):3625-3637.
3. de Gabory L, et al. Computational fluid dynamics simulation to compare large volume irrigation and continuous spraying during nasal irrigation. Int Forum Allergy Rhinol. 2020 Jan;10(1):41-48.
4. de Gabory L, et al. Paediatric nasal irrigation: The “fencing” method. Eur Ann Otorhinolaryngol Head Neck Dis. 2021 Mar;138(2):107-113.





