Pr Laurent Abramowitz : Cancers de l’anus : Le rempart de la vaccination
Discipline : Infectiologie
Date : 10/10/2025
Pour parer au risque de développement d’un cancer de l’anus, le message le plus important, martèle le Pr Laurent Abramowitz, c’est de vacciner les jeunes contre le HPV, le plus tôt étant le mieux.
Le second message, ajoute-t-il, c’est de faire pratiquer un dépistage précoce dans les groupes à risque.
TLM : A quoi sont dus les cancers de l’anus ?
Pr Laurent Abramowitz : Il y a chaque année en France 1 800 nouveaux cas de cancer de l’anus. Les deux tiers des cas concernent des femmes vers la soixantaine et un tiers concernent des hommes infectés par le VIH et ayant des relations sexuelles avec des hommes, plus tôt, vers 40 ans. Ce cancer est quasiment toujours la conséquence d’une infection à papillomavirus humain (HPV). Il existe approximativement 200 sérotypes différents de HPV. C’est essentiellement le HPV 16 qui est en cause dans le cancer de l’anus. Dans le cancer du col, c’est également le HPV 16, un peu moins souvent le HPV 18. Ces papillomavirus sont contractés en général dès le début de la vie sexuelle, lors des premiers contacts, lors des caresses intimes, avec la bouche, le périnée, le sexe, sachant qu’il est possible de s’infecter tout au long de la vie. Ce virus va être éliminé dans l’immense majorité des cas. Un petit pourcentage de personnes, notamment celles immunodéprimées, n’élimineront pas le virus et développeront, pour certaines d’entre elles, des lésions précancéreuses puis cancéreuses, avec d’abord des dysplasies de bas grade, puis de haut grade et avec un risque de cancer, au niveau du col de l’utérus, de la vulve, du vagin, de l’anus et du pénis — les cancers de la gorge, quant à eux, ne présentent pas de lésions précancéreuses. C’est la raison pour laquelle la vaccination pour tous, filles et garçons est désormais recommandée. Des études ont montré que cette vaccination réduisait considérablement les cancers liés à l’HPV comme celui du col de l’utérus.
TLM : A qui s’adresse cette vaccination désormais ?
Pr Laurent Abramowitz : Il est désormais recommandé de vacciner tous les jeunes, filles et garçons. A partir de 11 ans jusqu’à 14 ans, le schéma vaccinal comporte deux injections à six mois d’intervalle. Une vaccination de rattrapage doit être proposée, si elle n’a pas eu lieu avant, entre 14 et 26 ans, avec cette fois trois injections à zéro, deux mois et six mois. Les études ont montré que cette vaccination divise par huit le risque de cancer du col de l’utérus chez la femme. Plus la vaccination est effectuée tôt, plus elle est efficace.
Actuellement en France, entre 40 et 45 % de la population cible est vaccinée pour les filles. La couverture vaccinale augmente progressivement pour les garçons. Ce vaccin les protège eux aussi du cancer de l’anus, réduit le risque de cancer de la gorge et aussi celui du pénis. Ils doivent aussi être vaccinés pour protéger les filles et éviter de leur transmettre un papillomavirus. Cette vaccination est prise en charge à 100 % pour la population cible. On recense des centaines d’études qui ont démontré que la vaccination était bien tolérée et sans effets secondaires.
TLM : Comment faire le dépistage des lésions précancéreuses et cancéreuses du cancer de l’anus ?
Pr Laurent Abramowitz : Pour les personnes à risque et non vaccinées contre le HPV, la Société nationale française de colo-proctologie, depuis deux ans, organise un dépistage pour les personnes à haut risque de cancer de l’anus. Pour l’instant, trois catégories de populations sont concernées par un tel dépistage.
D’abord les hommes de plus de 30 ans ayant des relations avec des hommes et séropositifs au VIH. Pour eux, la fréquence du cancer de l’anus est de 85 cas pour 100 000 personnes années.
Alors qu’en population générale, cette fréquence est de 2 cas pour 100 000 personnes-années. La deuxième catégorie qui doit bénéficier de ce dépistage, ce sont les femmes ayant eu une transplantation d’organes solides (rein, cœur…) il y a plus de 10 ans et, enfin, les femmes ayant des antécédents de lésions cancéreuses ou précancéreuses de la vulve.
TLM : Comment faire un tel dépistage en pratique ?
Pr Laurent Abramowitz : Chez les personnes à risque, en l’absence de symptômes, il faut pratiquer un frottis anal pour rechercher le virus HPV 16. Si le test est négatif, le patient peut être rassuré. Et on lui propose de refaire un frottis dans cinq ans. Si le test est positif, que le patient porte donc un HPV, il est recommandé de faire pratiquer un examen proctologique et un frottis cytologique, pour rechercher une dysplasie. En cas d’anomalie au frottis ou à l’examen proctologique une anuscopie haute résolution devra être effectuée pour rechercher des lésions microscopiques. Pour les patients présentant une dysplasie, un traitement à l’infrarouge, au bistouri électrique, ou avec une pommade antivirale, sera réalisé pour éliminer les lésions et le virus. En revanche, chez tout le monde, en cas de symptômes au niveau de l’anus (saignement, douleur, « boule »), il est recommandé de prescrire d’abord un examen clinique avec anuscopie standard.
TLM : Qui doit pratiquer un tel dépistage ?
Pr Laurent Abramowitz : Pour les patients VIH +, c’est l’infectiologue qui les suit qui rédigera une ordonnance pour faire ces frottis en laboratoire, pour les femmes transplantées, c’est leur gynécologue… En cas de dysplasie de l’anus de bas grade traitée, le patient sera surveillé tous les trois à six mois, jusqu’à disparition des lésions. En cas de dysplasie de haut grade, il sera revu tous les deux/trois mois, jusqu’à disparition des lésions, puis tous les ans.
Nous menons un travail actuellement sur 1 000 patients présentant une dysplasie anale sévère, pour identifier les paramètres associés à un risque élevé de cancer et mieux définir la fréquence de la surveillance en fonction du risque.
TLM : Quels sont les risques associés à un cancer de l’anus ?
Pr Laurent Abramowitz : Ces cancers sont guéris dans 75 % des cas, 25 % des patients en décéderont. La chirurgie seule permet de guérir les petits cancers diagnostiqués précocement (d’où l’importance de consulter en cas de symptômes anaux). La radio-chimiothérapie permet d’obtenir la guérison aussi pour des stades plus évolués, mais avec un risque de séquelles, douleurs, troubles sexuels… Le message le plus important, c’est de vacciner les jeunes contre le HPV, le plus tôt étant le mieux. Le second message, c’est de faire un dépistage précoce dans les groupes à risque.
Propos recueillis
par le Dr Clémence Weill ■





