• Pr Jean-Nicolas Cornu : Hyperactivité vésicale : Du tabou aux stratégies thérapeutiques

Jean-Nicolas Cornu

Discipline : Uro-Néphrologie

Date : 10/04/2025


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L’accompagnement de l’hyperactivité vésicale inclut traitements pharmacologiques et approches non médicamenteuses : anticholinergiques parfois associés à un pro- relaxant, rééducation périnéale et, depuis peu, la neurostimulation électrique transcutanée (TENS) sous de nouvelles formes, récapitule Jean-Nicolas Cornu, professeur d’Urologie au CHU de Rouen, spécialisé dans la prise en charge des troubles mictionnels.

 

TLM : Comment définir l’hyperactivité vésicale et la distinguer des autres troubles urinaires ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : L’hyperactivité vésicale (HAV) se caractérise principalement par la présence d’urgenturie, un besoin soudain, impérieux, intense et irrépressible d’uriner. Ce symptôme persiste en l’absence d’infection urinaire ou de toute autre pathologie évidente, qui doit être éliminée en priorité. Il résulte d’une contraction intempestive du muscle détrusor alors que la vessie est peu remplie, ou encore d’un trouble de l’intégration cérébrale du besoin. Les symptômes fréquents associés incluent la pollakiurie (besoin d’uriner plus fréquemment que toutes les deux heures) et la nycturie (deux réveils nocturnes ou plus pour uriner). Si l’accès aux toilettes est retardé ou limité, des épisodes d’incontinence urinaire par urgenturie peuvent survenir. Ces épisodes se traduisent par une incapacité à contenir l’envie, entraînant des fuites urinaires incontrôlées.

 

TLM : Quelle est la prévalence de ce syndrome ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : L’hyperactivité vésicale touche autant les hommes que les femmes, contrairement à certaines idées reçues !

Selon les études épidémiologiques, environ 15 % de la population générale rapporte une urgenturie au moins une fois par mois. Cette prévalence augmente avec l’âge, atteignant 30 % chez les individus de plus de 70 ans. En France, près de trois millions de personnes seraient concernées par ce syndrome.

 

TLM : Connait-on les causes de l’hyperactivité vésicale ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : Les mécanismes à l’origine de ce trouble urinaire ne sont pas entièrement élucidés, Les explorations sont toujours en cours mais plusieurs causes potentielles et facteurs de risque ont déjà été identifiés. L’HAV est particulièrement fréquente chez les patients atteints de pathologies neurologiques. Elle concerne 85 % des patients souffrant de sclérose en plaques, 50 % des patients atteints de maladie de Parkinson et 30 % des survivants d’accidents vasculaires cérébraux. La vessie étant contrôlée par le système nerveux central via des voies nerveuses spécifiques, elle peut dysfonctionner en présence de ces pathologies. D’autres causes incluent les pathologies vésicales locales telles que les calculs, les polypes ou encore les cancers de la vessie. Ces « épines irritatives » peuvent engendrer des symptômes similaires d’hyperactivité vésicale.

Toutefois, dans plus de la moitié des cas, aucune pathologie sous-jacente n’est identifiée. On parle alors d’hyperactivité vésicale idiopathique. Plusieurs facteurs de risque ont été établis dans ce contexte idiopathique : l’âge, les habitudes de vie (une consommation excessive, par exemple, de caféine ou d’alcool), le stress et l’anxiété et enfin le surpoids et l’obésité.

 

TLM : Quelles sont les étapes clés d’un bilan diagnostique ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : Lorsqu’un patient consulte pour une suspicion d’HAV, le médecin doit immédiatement rechercher une pathologie neurologique ou vésicale sous-jacente. L’examen clinique est complété par des investigations telles que l’échographie et l’endoscopie afin d’éliminer la présence de calculs, de polypes ou de tumeurs. Un outil essentiel du diagnostic est le calendrier mictionnel, tenu sur trois jours par le patient. Ce dernier y consigne les horaires des mictions, la quantité d’urine émise et les éventuels épisodes d’urgenturie. Ce journal permet à l’urologue de caractériser les symptômes et d’orienter la prise en charge. Il constitue également un outil d’évaluation pour juger de l’efficacité des traitements.

 

TLM : Quelles sont les options thérapeutiques actuelles ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : La prise en charge de l’HAV repose sur des stratégies combinées, incluant traitements pharmacologiques et approches non médicamenteuses. Au chapitre des traitements pharmacologiques, les anticholinergiques sont fréquemment prescrits pour réduire les contractions du détrusor et limiter les signaux nerveux envoyés au cerveau. Leur efficacité est optimale après cinq à huit semaines, bien que leurs effets indésirables (sécheresse buccale, constipation) limitent souvent leur utilisation. En association avec les anticholinergéniques, on dispose souvent d’un pro-relaxant, tel que le mirabégron, premier bêta-3 agoniste, autorisé en France depuis 2016. Ce traitement agit en relaxant la vessie. Il est bien toléré. La seule contre-indication concerne les patients souffrant d’hypertension artérielle sévère, mais il n’est pas remboursé par la Sécurité sociale. Parmi les traitements fonctionnels, on peut proposer de la kinésithérapie avec une rééducation périnéale qui permet de renforcer le plancher pelvien et d’améliorer le contrôle des pressions vésicales. Cependant, cette approche n’agit pas directement sur le muscle détrusor.

La nouveauté aujourd’hui, c’est la mise sur le marché de dispositifs médicaux utilisant la neurostimulation électrique transcutanée (TENS) du nerf tibial postérieur. C’est une technique non invasive, non médicamenteuse, indolore, permettant de moduler les signaux nerveux entre la vessie et le cerveau. Sans effet secondaire notable, elle présente une alternative intéressante, et très efficace1, probablement similaire à celle des anticholinergiques.

 

TLM : Existe-t-il des recommandations préventives ou des modifications de mode de vie susceptibles de réduire le risque d’apparition de ce trouble ?

Pr Jean-Nicolas Cornu : Il est avant tout crucial d’adopter une hygiène vésicale rigoureuse : à savoir bien s’hydrater (émettre environ 1,5 litre d’urine par jour) et de limiter les irritants vésicaux tels que le tabac (très toxique pour la vessie), la caféine et l’alcool. L’hyperactivité vésicale, qui reste taboue, altère considérablement la qualité de vie des patients et favorise leur isolement social. C’est pourquoi il est vivement recommandé de consulter ! Des études récentes menées aux États-Unis montrent un impact sur l’absentéisme au travail, comparable à celui du diabète ou de la polyarthrite rhumatoïde.

Propos recueillis

par le Dr Martine Raynal

1. Le Pr Cornu tient à préciser son lien d’intérêt : il a participé au développement du dispositif Tensi Plus. Il est directeur scientifique de Stimuli Technology, l’entreprise qui l’a développé.

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