Pr Éric Gabison : Membrane amniotique : Un outil clé en reconstruction cornéo-conjonctival
Discipline : Ophtalmologie
Date : 10/10/2025
Utilisée depuis plusieurs décennies, la membrane amniotique est devenue un outil majeur de la chirurgie de surface oculaire.
En greffe ou en pansement biologique, elle permet d’accélérer la cicatrisation, de limiter l’inflammation et de préserver la transparence cornéenne. Le Pr Éric Gabison, chef du service Ophtalmologie de l’hôpital Fondation Adolphe-de-Rothschild, partage son expérience sur ses mécanismes, ses applications et ses perspectives.
TLM : Quels sont les principaux mécanismes biologiques qui expliquent l’intérêt de la membrane amniotique en ophtalmologie ?
Pr Éric Gabison : La membrane amniotique est utilisée en médecine depuis près d’un siècle et s’est progressivement imposée en chirurgie de surface oculaire.
Ce tissu embryonnaire agit d’abord comme une barrière protectrice, réduisant l’inflammation et protégeant la cornée, organe avasculaire dont la transparence est très fragile. Tout retard de cicatrisation ou toute inflammation entraîne en effet fibrose et néovascularisation, synonymes de perte visuelle. La membrane libère progressivement des facteurs de croissance et des fragments de matrice extracellulaire qui stimulent la régénération. Elle possède des propriétés anti-inflammatoires, antiangiogéniques et antifibrotiques, et apporte une membrane basale sur laquelle les cellules épithéliales peuvent migrer et s’organiser. Elle crée ainsi un environnement favorable à une cicatrisation rapide et de qualité, indispensable pour préserver la transparence et la fonction de la cornée.
TLM : Quelles sont les indications cliniques les mieux établies aujourd’hui ?
Pr Éric Gabison : Elles sont nombreuses. La plus classique est l’ulcère cornéen persistant, qu’il soit d’origine neurotrophique, infectieuse après traitement, ou lié à une toxicité médicamenteuse. Nous l’utilisons aussi dans les kératopathies compliquées, après certaines chirurgies, comme la cataracte lorsqu’il existe un retard de cicatrisation, ou encore chez les patients diabétiques ou ayant des troubles de sensibilité cornéenne. Les brûlures chimiques ou thermiques représentent une autre indication majeure : dans ces situations, la membrane agit à la fois comme pansement biologique et comme baromètre de l’inflammation, puisqu’elle se dégrade plus rapidement quand l’inflammation est intense. Elle trouve également sa place dans des pathologies auto-immunes, comme les polyarthrites ou les vascularites, où des ulcérations sévères peuvent compromettre la surface oculaire. Enfin, elle peut être utilisée en complément de greffes de cornée, pour améliorer l’intégration et limiter les phénomènes cicatriciels.
TLM : Quelles techniques d’application utilisez-vous le plus souvent ?
Pr Éric Gabison : Il existe deux grands modes d’utilisation. La technique « inlay », ou greffe (épithélium vers le haut), consiste à suturer la membrane au fond de l’ulcère.
TLM : Dans ce cas, elle s’intègre dans le tissu et sert de matrice. L’épithélium repousse par-dessus et la cicatrisation est stabilisée. On peut parfois superposer plusieurs couches lorsqu’il existe un amincissement profond, afin de reconstituer une épaisseur suffisante. La technique « overlay », ou patch (épithélium vers le bas), consiste à poser la membrane en surface. Elle ne s’intègre pas, mais se délite progressivement, libérant des facteurs de croissance et réduisant l’inflammation. Cela joue le rôle d’un véritable pansement biologique, très efficace pour soulager la douleur et accélérer la fermeture épithéliale. Le choix entre les deux dépend de la profondeur de la lésion, de l’existence ou non d’un amincissement, et de l’objectif recherché. Dans certains cas, nous combinons même les deux approches.Quels bénéfices concrets observez-vous pour les patients ?
Pr Éric Gabison : Les bénéfices sont souvent rapides et impressionnants. La douleur diminue en quelques jours, car la cornée retrouve une protection. La cicatrisation s’accélère et la surface oculaire se stabilise. Cela permet de limiter les risques de fibrose ou de néovascularisation, qui compromettent la transparence cornéenne et donc la vision. Chez les patients porteurs de kératopathies chroniques, comme les neuropathies cornéennes, la membrane contribue à restaurer une surface fonctionnelle et stable.
Dans les suites de brûlures ou d’ulcères profonds, elle peut parfois éviter des perforations et repousser la nécessité d’une greffe de cornée. Globalement, c’est un outil qui améliore le confort, la récupération fonctionnelle et, surtout, le pronostic visuel à long terme.
TLM : Quelles sont les limites et les précautions d’utilisation ?
Pr Éric Gabison : La membrane amniotique n’est pas une solution miracle. Elle ne peut compenser une cause non traitée : il faut toujours commencer par identifier et corriger le facteur qui empêche la cicatrisation (infection, inflammation active, exposition, sécheresse sévère, etc.). Poser une membrane sur une cornée infectée ou dans un contexte inflammatoire incontrôlé n’apporte rien. La technique demande aussi de la rigueur : orientation de la membrane, fixation correcte, suivi rapproché. Enfin, parfois, la première membrane posée se délite vite parce que l’inflammation est trop importante. Cela ne veut pas dire qu’elle a échoué, mais qu’elle a joué son rôle de baromètre. Dans ces cas, il est fréquent de reposer une deuxième, voire une troisième membrane, jusqu’à ce que l’œil retrouve un équilibre.
TLM : Quelles perspectives voyez-vous avec les nouveaux formats, comme les membranes lyophilisées de type Visio-Amtrix® ?
Pr Éric Gabison : Ces innovations sont très intéressantes. Les membranes lyophilisées conservent les propriétés biologiques essentielles, tout en étant disponibles sous une forme prête à l’emploi sans nécessité de décongélation. Cela facilite grandement la logistique et permet une utilisation plus souple, y compris parfois sous forme de lentille biologique ou bien une fixation directement sous lentille thérapeutique, sans nécessité de suture. Pour nous, chirurgiens de la cornée, c’est un progrès pratique : nous pouvons intervenir plus rapidement, sans dépendre des contraintes de conservation des greffons frais. Et pour les patients, cela ouvre la voie à une diffusion plus large de cette technique, notamment dans des situations d’urgence ou dans des structures qui n’avaient pas forcément accès aux préparations traditionnelles.
TLM : Quel message aux ophtalmologistes qui suivent ces patients ?
Pr Éric Gabison : Un message simple : lorsqu’une cornée ne cicatrise pas rapidement après une chirurgie, une infection ou un traumatisme, il ne faut pas attendre. Chaque jour de retard favorise la fibrose et la vascularisation, donc la perte de transparence. L’orientation rapide vers un spécialiste de la cornée est essentielle. La membrane amniotique est un outil efficace, mais son succès dépend du timing. Plus l’indication est posée tôt, plus les chances de préserver la vision sont grandes. C’est un réflexe que les généralistes peuvent avoir : penser à cette option et adresser vite au spécialiste.
Propos recueillis
par Solène Penhoat ■





