• Pr Dominique Brémond-Gignac : Solutions pour endiguer la « pandémie » de myopie chez l’enf

Dominique Brémond-Gignac

Discipline : Ophtalmologie

Date : 10/04/2025


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Pour freiner la myopie chez l’enfant, en expansion partout dans le monde, les ophtalmologues disposent aujourd’hui d’un arsenal thérapeutique innovant et performant. Les préconisations du Pr Dominique Brémond-Gignac , chef de service d’Ophtalmologie pédiatrique de l’hôpital Necker (Paris), médecin coordonnateur du Centre de référence des Maladies rares en ophtalmologie (OPHTARA).

 

TLM : Peut-on d’ores et déjà dresser un état des lieux de la myopie ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : La prévalence de la myopie ne cesse d’augmenter, à tel point que certains experts évoquent une « pandémie de la myopie », bien que ce terme puisse paraître excessif. Dans plusieurs pays asiatiques, jusqu’à 90 % des jeunes seraient affectés par ce trouble visuel. En France, le taux de myopie chez les jeunes a doublé en 20 ans, passant d’environ 20 % dans les années 1990-2000 à 37 % aujourd’hui. Si les tendances actuelles se confirment, un Français sur deux pourrait être myope d’ici 2050.

 

TLM : Comment expliquer cette explosion de cas ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : La myopie résulte essentiellement d’un allongement excessif de l’axe du globe oculaire. Bien que des facteurs génétiques soient déterminants — un enfant dont les deux parents sont myopes présente environ 40 % de risque —, l’environnement joue également un rôle crucial. Le déficit en exposition à la lumière naturelle et l’augmentation du temps passé devant les écrans, impliquant une vision de près prolongée, contribuent significativement au développement de la myopie.

Il n’est pas rare d’observer, en consultation, des bébés de moins d’un an, absorbés par des dessins animés sur le smartphone de leurs parents, au grand désespoir des ophtalmologistes !

 

TLM : Quelles sont les raisons impérieuses pour lesquelles il faut traiter la myopie chez l’enfant ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Outre l’impact sur le confort visuel — maux de tête et fatigue oculaire récurrents —, la myopie complique les apprentissages scolaires et entrave la pratique de certaines activités sportives. De surcroît, elle est associée à un risque accru de complications sévères, telles qu’un glaucome précoce, une cataracte, des anomalies de la rétine, des strabismes et même un décollement de la rétine. En cas de myopie forte, le risque de développer une maculopathie myopique est multiplié par dix !

 

TLM : Existe-t-il des signes avant-coureurs ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Les signes d’alerte peuvent se manifester par des comportements tels que le fait de plisser les yeux pour lire au tableau ou de se rapprocher excessivement d’un cahier lors de l’écriture. Cependant, ces signaux restent souvent discrets. J’ai notamment examiné, à l’occasion d’un dépistage, une fillette de sept ans présentant une myopie de moins 2 dioptries, sans que ses parents n’aient constaté de dysfonctionnement évident, ni même à l’école.

 

TLM : L’âge d’apparition influe-t-il sur l’évolution de la myopie ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Absolument. L’évolution de la myopie est intimement liée à l’âge de son apparition. Plus la myopie se manifeste tôt, plus sa progression tend à être rapide. Une vaste étude épidémiologique conduite par le Pr Nicolas Leveziel (CHU de Poitiers), avec le soutien de Krys Group entre 2013 et 2019 impliquant plus de 135 000 enfants, a démontré que la myopie progresse à partir de six ans, s’aggrave durant l’adolescence et tend à se stabiliser vers 20-25 ans. Dès lors qu’elle est instaurée, il n’existe plus de possibilité de régression. Le patient ne retrouve pas ses capacités perdues, ce qui renforce l’intérêt d’un dépistage précoce pour préserver la santé visuelle.

 

TLM : Quels dispositifs de dépistage sont mis en œuvre pour lutter contre ce fléau ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Contrairement aux idées reçues, il n’est pas nécessaire d’attendre que l’enfant apprenne à lire ou à écrire pour procéder à un dépistage. Dès l’âge de deux à trois ans, on peut examiner de manière pertinente la vision. En France, le premier dépistage est généralement réalisé en moyenne section de maternelle par des orthoptistes, grâce à des programmes organisés par les conseils généraux, mais leur régularité est souvent compromise par des contraintes budgétaires.

 

TLM : Comment s’effectue le diagnostic ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Le diagnostic repose sur un examen ophtalmologique complet, comprenant la mesure de l’acuité visuelle à l’aide de tableaux ou de dessins adaptés à l’âge, visant à détecter toute diminution de la vision de loin. L’ophtalmologiste réalise ensuite une réfractométrie objective (avec rétinographie), après administration d’un collyre cycloplégique afin de neutraliser l’accommodation, pour une mesure précise du degré myopique.

 

TLM : Quelle prise en charge préconise-t-on pour limiter l’évolution de la myopie ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Les ophtalmologues disposent aujourd’hui d’un arsenal thérapeutique innovant et performant, reposant sur le principe de la défocalisation. Depuis 2020, des verres correcteurs défocalisants, dont la technologie permet d’orienter une partie des rayons lumineux périphériques en avant de la rétine, sont mis à disposition dès l’âge de 4 ans.

Ce dispositif freine la progression de la myopie jusqu’à 60%. À partir de 8-10 ans, des lentilles défocalisantes constituent une alternative. L’orthokératologie, impliquant le port nocturne de lentilles rigides qui remodèlent la cornée, offre également une correction et une limitation de la myopie mais est difficile d’adaptation et comporte es risques infectieux. Enfin, l’administration d’un collyre d’atropine microdosé, à raison d’une goutte par jour, représente une option intéressante, quoique contraignante par la durée du traitement et, pour l’heure, accessible uniquement en milieu hospitalier. Toutefois, une commercialisation en officine est envisagée dans un avenir proche.

 

TLM : Comment choisir la solution thérapeutique la plus adaptée ?

Pr Dominique Brémond-Gignac : Le choix du traitement s’effectue de manière individualisée, en prenant en compte l’âge, le profil visuel et les besoins spécifiques de chaque jeune patient et de leurs parents. Les verres défocalisants, par leur simplicité d’utilisation, se révèlent particulièrement adaptés à de nombreux cas. En revanche, bien que l’atropine microdosée soit très efficace, son usage peut être limité, certains enfants ne supportant pas de mettre des gouttes dans les yeux. L’orthokératologie est une solution judicieuse pour les adolescents sportifs, mais n’est pas recommandée pour les plus jeunes en raison des exigences d’hygiène et de manipulation. Pour les myopies très évolutives, les solutions combinées sont une excellente alternative. Par ailleurs, les considérations économiques jouent un rôle non négligeable : en l’état, hormis l’atropine microdosée intégralement remboursée par la Sécurité sociale, le reste à charge demeure significatif , bien que des améliorations en matière de remboursement soient attendues pour les verres défocalisants éprouvés.

Propos recueillis

par Odile Pouget

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