Pr Christine Reynaert : Une palette d’outils pour désamorcer le stress
Discipline : Psychiatrie, Psychologie
Date : 10/10/2025
Le stress pathologique est omniprésent dans la pratique clinique. Entre antidépresseurs, benzodiazépines et, plus rarement, antipsychotiques, les médecins disposent de plusieurs outils pharmacologiques. Le Pr Christine Reynaert, psychiatre à l’Université catholique de Louvain, insiste sur la nécessité d’une approche intégrative, dans laquelle la phytothérapie et l’hygiène de vie trouvent également leur place.
TLM : Comment convient-il de définir le stress ?
Pr Christine Reynaert : Le stress est une interaction entre un individu et des stimuli perçus comme menaçants. Hans Selye, qui a introduit ce concept, distinguait déjà entre un eustress — utile, mobilisateur, source de motivation — et un distress, délétère lorsqu’il devient chronique. À court terme, l’adrénaline et le cortisol favorisent l’adaptation. Mais lorsque leur sécrétion reste élevée trop longtemps, ils perturbent l’équilibre physiologique : troubles du sommeil, palpitations, tensions musculaires, anxiété permanente. Sur le plan psychologique, le patient rumine, perd sa capacité à agir, s’isole. À ce stade, on parle de stress pathologique, qui justifie une prise en charge médicale.
TLM : Quel est le traitement de première intention pour les troubles liés au stress ?
Pr Christine Reynaert : Les antidépresseurs sérotoninergiques — paroxétine, sertraline, fluoxétine — constituent la référence dans l’anxiété généralisée, le trouble panique, les phobies sociales ou le stress post-traumatique. Leur action, progressive, mais efficace, permet de stabiliser durablement l’anxiété sans créer de tolérance : leur efficacité ne diminue pas avec le temps. Ils doivent néanmoins être arrêtés de façon progressive pour limiter les symptômes de sevrage. À côté de ces traitements de fond, les benzodiazépines restent largement prescrites, car elles apportent un soulagement rapide. Mais leur utilisation doit rester ponctuelle et limitée : au-delà de trois mois, le risque de dépendance, de désinhibition et de chutes, en particulier chez les sujets âgés, devient majeur. Certaines études pointent même une association avec un surrisque de troubles cognitifs à long terme. L’effet sédatif, recherché au départ, finit souvent par freiner le travail psychothérapeutique en empêchant le patient d’affronter ses émotions et de développer de nouvelles stratégies.
TLM : Les antipsychotiques jouent-ils un rôle face au stress ?
TLM : Pr Christine Reynaert : Il arrive que des antipsychotiques soient prescrits hors indication stricte, notamment lorsque l’anxiété est jugée résistante. Or, ces molécules n’ont pas vocation à traiter le stress isolé. Leur indication se situe dans la psychose : schizophrénie, bouffées délirantes, hallucinations, troubles bipolaires avec symptômes psychotiques. Utilisés en dehors de ce champ, ils exposent à des effets indésirables sérieux : syndrome métabolique avec prise de poids, diabète, dyslipidémie, troubles moteurs extrapyramidaux, sédation marquée. Le risque est d’ajouter une charge iatrogène importante à un patient qui aurait pu bénéficier de solutions moins lourdes. Il est essentiel de rappeler cette frontière : l’anxieux conserve toutes ses capacités cognitives, même lorsqu’il est envahi par ses symptômes, alors que le patient psychotique perd contact avec la réalité.Quelle place pour la phytothérapie ?
Pr Christine Reynaert : C’est dans cet espace, entre médication lourde et absence de traitement, que la phytothérapie a un rôle à jouer. La passiflore (Anxemil en France, Sedistress en Belgique) constitue aujourd’hui la plante de choix. Son efficacité a été évaluée dans des contextes de sevrage : dans une étude conduite dans un service de psychiatrie en Belgique, l’ajout de passiflore à un protocole progressif a permis à près de 8 patients sur 10 de se libérer de leur benzodiazépine, tout en réduisant leur score d’anxiété. Son mécanisme d’action repose sur la modulation du système GABA, neurotransmetteur clé de l’apaisement cérébral. Contrairement aux benzodiazépines, la passiflore n’inhibe pas les boucles de rétrocontrôle et n’induit donc pas de dépendance. Cette absence de dépendance en fait un atout majeur, y compris pour une utilisation prolongée.
La valériane constitue une alternative plus sédative, indiquée en cas d’insomnie, tandis que la passiflore est préférée comme anxiolytique naturel. Ces solutions intéressent particulièrement les patients réticents aux psychotropes ou ceux qui souhaitent réduire leur exposition médicamenteuse.
TLM : Comment intégrer ces solutions dans une stratégie globale ?
Pr Christine Reynaert : La prise en charge ne peut se réduire à la prescription, quelle qu’elle soit. La phytothérapie prend tout son sens dans une démarche multimodale : psychothérapies cognitivo-comportementales pour identifier et transformer les pensées anxiogènes, pleine conscience pour ancrer le patient dans l’instant, activité physique régulière qui agit à la fois sur l’humeur, le sommeil et la neuroplasticité. La neuro-imagerie et les neurosciences ont montré que nos circuits neuronaux restent malléables toute la vie. En répétant des expériences positives, même simples — un sourire, une promenade, un instant de détente —, on crée de nouvelles connexions et on réduit la place des ruminations négatives. Le « carnet des trois moments positifs par jour » est ainsi présenté comme une véritable prescription, accessible et efficace.
TLM : Quelle est la place du médecin généraliste ?
Pr Christine Reynaert : Le généraliste occupe une place stratégique. Par ses questions ouvertes — « Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous ? », « À quoi attribuez-vous votre état ? », « Qu’attendez-vous de moi ? » —, il déclenche un processus réflexif et rend le patient acteur de sa prise en charge. En proposant un suivi régulier, il installe une relation de confiance et évite que le patient se sente abandonné.
Valoriser le rôle du médecin de premier recours est essentiel : il peut amorcer une psychothérapie brève, initier une phytothérapie adaptée, proposer des conseils d’hygiène de vie et orienter, si nécessaire, vers un psychiatre ou un psychologue. Cette approche intégrative, où chaque outil trouve sa juste place, reste la meilleure garantie d’une amélioration durable de la qualité de vie.
Propos recueillis
par Zoé Levenez ■





