Dr Hugues Piloquet : Pourquoi le microbiote de l’enfant né par césarienne est moins divers
Discipline : Pédiatrie
Date : 10/04/2025
La diversité du microbiote intestinal est importante pour l’éducation du système immunitaire et, a contrario, la perte de diversité pourrait signer un surcroît de maladies des sociétés modernes : allergies et maladies auto-immunes, analyse le Dr Hugues Piloquet, pédiatre gastro-entérologue, chef de service de Pédiatrie au CHU de Nantes, qui détaille ici les stratégies existantes pour rééquilibrer le microbiote intestinal des nourrissons nés par césarienne.
TLM : En quoi le mode d’accouchement influence-t-il la composition du microbiote intestinal du nouveau-né ?
Dr Hugues Piloquet : Le mode d’accouchement est en effet un facteur déterminant dans la constitution du microbiote intestinal du nourrisson. In utero, le fœtus est stérile, même si cette question a fait l’objet de nombreuses controverses.
La colonisation bactérienne débute après la naissance, dès les premières heures de vie. Lors d’un accouchement par voie basse, le nouveau-né est exposé aux bactéries du tractus vaginal et digestif de sa mère, principalement des bifidobactéries et des lactobacilles (colonisation intergénérationnelle). En revanche, lors d’une césarienne, le nourrisson, extrait chirurgicalement, ne rencontre pas ces bactéries maternelles mais il est colonisé par des bactéries de l’environnement hospitalier, principalement des staphylocoques.
TLM : Quels sont les impacts potentiels de ce déséquilibre du microbiote intestinal chez les nourrissons nés par césarienne ?
Dr Hugues Piloquet : Le système immunitaire du bébé est en contact avec l’extérieur par le biais de la peau, des muqueuses et notamment celles de l’intestin. Le microbiote intestinal joue un rôle crucial dans l’éducation du système immunitaire du nourrisson, l’aidant à distinguer entre les bactéries bénéfiques et les agents pathogènes. Un microbiote déséquilibré peut entraîner une réponse immunitaire inappropriée, prédisposant l’enfant à diverses affections chroniques. Et cela peut s’imprimer dans le temps, même si la composition du microbiote se rétablit au fil des années. L’orientation initiale du système immunitaire est décisive.
TLM : Quelles sont les conséquences, à plus ou moins long terme, sur la santé de l’enfant ?
Dr Hugues Piloquet : Des études scientifiques montrent que les enfants nés par césarienne présentent une augmentation nette du risque de gastroentérites (+70 %) et des infections respiratoires (+20 %) au cours des deux premières années de vie.
Les maladies allergiques sont également augmentées, asthme principalement (+20 %). Si on considère les pays où les césariennes sont très fréquentes, les maladies allergiques sont également nombreuses. En Chine, où 80 % des accouchements s’effectuent par césarienne, un enfant sur quatre souffre d’eczéma. Une méta-analyse a également révélé une augmentation de 23 % du risque de diabète insulinodépendant chez les enfants nés par césarienne. Ces observations suggèrent un lien entre la césarienne et le développement de maladies chroniques, probablement en raison d’une éducation inadéquate du système immunitaire liée au microbiote. De plus, les microbiotes des bébés nés par césarienne sont souvent moins diversifiés. Or, cette diversité est un facteur important pour l’éducation du système immunitaire. A contrario, l’appauvrissement du microbiote et la perte de diversité pourrait être en cause dans la survenue des maladies auto-immunes.
TLM : Quelles interventions préventives recommandez-vous pour favoriser l’équilibre du microbiote ?
Dr Hugues Piloquet : L’allaitement maternel exclusif pendant quatre à six mois, (six mois exclusifs selon les recommandations de l’OMS) constitue une stratégie efficace pour corriger le déséquilibre initial du microbiote intestinal.
Le lait maternel contient des bactéries bénéfiques et des oligosaccharides spécifiques (Human Milk Oligosaccharides) qui favorisent la croissance de ces bonnes bactéries dans l’intestin du nourrisson, créant un entérotype très spécifique à prédominance « Bifidobactéries ». Dans les premiers jours, le colostrum est particulièrement riche en oligosaccharides, avec des taux pouvant atteindre 15 grammes par litre, contre 5 grammes par litre pour un lait plus mature. De nombreuses études ont montré que l’allaitement maternel exclusif peut restaurer partiellement le microbiote intestinal des bébés nés par césarienne, le rapprochant de celui des nourrissons nés par voie basse. La supplémentation en probiotiques ou prébiotiques, tels que Lactobacillus fermentum, est également une approche prometteuse pour corriger ce déséquilibre. Ces probiotiques peuvent être administrés sous forme de gouttes, le plus tôt possible après la naissance, dès que les parents ont donné leur consentement, pour une efficacité maximale. Deux études ont montré que cette correction du microbiote peut réduire l’allergie aux protéines de lait de vache. Cependant, aucune étude ne prouve, pour l’instant, l’efficacité de cet apport de probiotiques sur la survenue de pathologies allergiques à plus long terme, comme l’asthme ou les maladies auto-immunes.
Certaines études scandinaves mettent en avant le « vaginal seeding ».
TLM : En quoi consiste cette pratique et quelle est son efficacité ?
Dr Hugues Piloquet : Le « vaginal seeding » consiste à ensemencer le nourrisson né par césarienne, avec des bactéries provenant du vagin de la mère. Concrètement, une compresse est introduite dans le vagin de la mère avant la césarienne, puis utilisée pour badigeonner la bouche du nourrisson, afin de reproduire le transfert bactérien observé lors d’un accouchement par voie basse. Les résultats de cette méthode sont discordants. Il peut corriger partiellement le microbiote, mais lorsque des antibiotiques sont administrés à la mère lors de la césarienne (ce qui est systématique pour réduire les risques d’infection post-partum), l’efficacité s’en trouve très réduite. En France, cette pratique, assez complexe et nécessitant un consentement éclairé, n’est pas validée par les autorités de santé.
TLM : Quels sont les axes de recherche prometteurs concernant le microbiote des nourrissons nés par césarienne ?
Dr Hugues Piloquet : Nous avons franchi un cap avec une prise de conscience des soignants et de la population générale de l’importance du microbiote intestinal, écosystème fragile mais nécessaire à une bonne santé. Nous comprenons collectivement qu’il n’est pas optimal de débuter sa vie avec un microbiote déséquilibré. Certaines sociétés privées européennes commencent à proposer des analyses de microbiote intestinal pour la population générale, sachant que nous avons les outils pour corriger la dysbiose d’un bébé avec des probiotiques et/ou des prébiotiques. Ce test, couteux pour les familles et non remboursé, nécessite des études cliniques afin de vérifier son effet préventif sur les maladies infectieuses, ou allergiques.
Propos recueillis
par Odile Pouget ■





