• Dr Houda Baïz : Dépister la myopie de l’enfant et ralentir son évolution

Houda Baïz

Discipline : Ophtalmologie

Date : 10/10/2025


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La myopie progresse chez l’enfant et expose à des complications parfois sévères à l’âge adulte. Le Dr Houda Baïz, ophtalmologue à l’hôpital Necker à Paris, ainsi qu’à Asnières-sur-Seine, détaille les signes d’alerte, le dépistage et l’arsenal actuel pour freiner cette évolution.

 

TLM : En quoi la myopie de l’enfant constitue-t-elle un enjeu de santé publique ?

Dr Houda Baïz : Les données mondiales montrent une augmentation nette : une personne sur deux dans le monde devrait être myope en 2050. Cette tendance est liée à l’augmentation du temps de vision de près, notamment sur les écrans, à la diminution de l’exposition à la lumière naturelle et à la réduction du temps de sommeil, y compris chez les jeunes enfants. Cette progression entraîne aussi une hausse des complications associées, parfois graves, comme les décollements de rétine, certaines pathologies néovasculaires de la macula et un risque accru de glaucome.

Le risque de complications augmente avec la puissance de la myopie, il est déjà supérieur à celui de la population emmétrope dès trois dioptries.

 

TLM : À quel âge et comment dépister correctement ?

Dr Houda Baïz : Chez un enfant à risque, c’est-à-dire ayant un ou deux parents myopes, notamment à forte myopie et de début précoce, le dépistage peut se faire dès l’âge de six mois. Ensuite, les bilans pédiatriques et les visites de santé scolaire, à l’entrée en maternelle ou au CP, permettent d’identifier les anomalies visuelles. À cinq ou six ans, une acuité visuelle inférieure à dix dixièmes doit faire suspecter une myopie et motiver un examen adapté. L’orthoptiste peut évaluer l’acuité, mais le diagnostic repose sur la réfraction sous cycloplégie réalisée par l’ophtalmologiste, qui neutralise l’accommodation et permet de mesurer le défaut réel. En cas de myopie confirmée, une biométrie optique sans contact est recommandée pour mesurer la longueur axiale de l’œil et suivre objectivement la progression.

 

TLM : Quel rôle joue le médecin généraliste ?

Dr Houda Baïz : Il peut repérer les signes d’alerte — plissement des yeux, enfant très proche des supports de lecture, baisse des résultats scolaires, céphalées — et orienter vers un ophtalmologiste pour confirmation par cycloplégie et biométrie. Il peut aussi rappeler les mesures préventives et soutenir l’observance des conseils donnés.

 

TLM : Une fois la myopie diagnostiquée, quelles sont les étapes ?

Dr Houda Baïz : Un fond d’œil est nécessaire pour écarter les complications et rechercher une éventuelle myopie syndromique. La correction optique doit être optimale, car la sous-correction, autrefois pratiquée, est aujourd’hui proscrite. L’information des parents sur les solutions de freinage est indispensable afin de choisir, selon l’âge, la puissance et l’évolution de la myopie, la stratégie la plus adaptée.

 

TLM : Quelles sont ces solutions optiques ?

Dr Houda Baïz : Les lunettes à verres défocalisants ont profondément changé la prise en charge. Les verres à segments multiples de défocalisation, connus sous le nom de technologie DIMS comme les Miyosmart, ralentissent la progression de la réfraction et l’allongement axial sur plusieurs années. Les verres utilisant la technologie HALT, comme les Stellest, montrent une efficacité similaire lorsqu’ils sont portés de manière prolongée chaque jour. L’adhésion, c’est-à-dire le temps de port effectif, est un facteur clé de succès. Les lentilles de contact souples défocalisantes journalières constituent une autre option, efficaces sur la progression réfractive et la longueur axiale, validées par des essais randomisés multicentriques. Elles nécessitent toutefois un encadrement parental strict et une hygiène irréprochable, de même qu’avec leur pendant en lentilles rigides diurnes (PreAmyopic de Precilens, par exemple). L’orthokératologie, qui consiste à porter la nuit des lentilles rigides remodelant la cornée pour voir net le jour sans correction, réduit de façon significative l’allongement axial et offre une bonne qualité de vision diurne. En revanche, elle demande une sélection rigoureuse, une surveillance rapprochée et une vigilance particulière quant au risque infectieux.

 

TLM : Qu’en est-il des solutions médicamenteuses ?

Dr Houda Baïz : L’atropine faiblement dosée est aujourd’hui un outil reconnu. Utilisée à des concentrations très faibles, de 0,01 % à 0,05 %, elle réduit significativement la progression réfractive, et certaines études montrent un effet sur la croissance axiale. Elle est bien tolérée, même si une photophobie peut apparaître aux doses plus élevées. La concentration choisie dépend de l’âge de l’enfant, de la vitesse d’évolution et de la tolérance observée.

 

TLM : Peut-on combiner plusieurs traitements ?

Dr Houda Baïz : Oui, et cela s’avère souvent pertinent. Associer une solution optique — lunettes défocalisantes, lentilles souples défocalisantes ou orthokératologie — à de l’atropine faiblement dosée permet de majorer l’effet freinant, notamment chez les enfants dont la myopie évolue rapidement. Les données suggèrent un bénéfice additif, par exemple avec la combinaison atropine 0,01 % et orthokératologie.

 

TLM : Quelles mesures de mode de vie recommander à tous les enfants, myopes ou à risque ?

Dr Houda Baïz : Il est conseillé de passer au moins deux heures par jour à l’extérieur à la lumière naturelle, de faire des pauses toutes les vingt minutes lors des activités en vision de près, de maintenir une distance de lecture suffisante, d’assurer un bon éclairage et de limiter l’exposition prolongée aux écrans et aux LED en soirée. Le coucher doit être précoce pour respecter un rythme de sommeil suffisant. Ces mesures contribuent à retarder l’apparition de la myopie et à en freiner l’évolution.

 

TLM : Existe-t-il des pistes encore expérimentales ?

Dr Houda Baïz : Des protocoles utilisant une lumière rouge de faible intensité sont en cours d’évaluation. Il s’agit d’expositions quotidiennes, un peu à la manière de la luminothérapie, qui pourraient freiner la myopie. Mais à ce jour, ce n’est pas une pratique standardisée en France et il est préférable de s’appuyer sur les options validées.

 

TLM : Quels messages clés retenir ?

Dr Houda Baïz : Il est important de traiter les myopies évolutives et les enfants à risque de myopie évolutive (début précoce, ethnie asiatique, antécédents familiaux, habitudes de vie favorisant la vue de près), d’associer mesures optiques et environnementales, et d’impliquer la famille dans la prise en charge. L’objectif n’est pas seulement de corriger la vue, mais aussi de prévenir les complications oculaires à l’âge adulte.

Propos recueillis

par Solène Penhoat

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