• Dr Diem-Trang Nguyen : Des solutions testées pour freiner une myopie installée

Diem-Trang Nguyen

Discipline : Ophtalmologie

Date : 10/07/2025


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La myopie touche près de 40 % des Français, un chiffre en constante augmentation.

D’ici 2050, un Français sur deux pourrait être myope. Face à cet enjeu de santé publique, quelles solutions existent pour freiner une myopie déjà installée, notamment chez les jeunes patients ? Le Dr Diem-Trang Nguyen, cheffe du service d’Ophtalmologie à l’hôpital Trousseau, détaille les traitements aujourd’hui disponibles.

 

TLM : Pourquoi la myopie est-elle devenue un enjeu de santé publique ?

Dr Diem-Trang Nguyen : La prévalence de la myopie augmente rapidement, notamment chez les jeunes. En France, elle a doublé en 30 ans pour atteindre environ 40 % de la population. En 2050, on estime que la moitié de la population mondiale pourrait être touchée. Cette progression est préoccupante car, au-delà de -6 dioptries, il s’agit d’une myopie forte, associée à des risques accrus de complications : décollement de rétine, dégénérescence rétinienne, glaucome, cataracte précoce. Ces pathologies peuvent conduire à la cécité.

 

TLM : Le dépistage est-il aujourd’hui suffisamment efficace ?

Dr Diem-Trang Nguyen : Non, il reste très hétérogène selon les territoires. Les généralistes ou pédiatres peuvent initier un dépistage dès l’âge d’un an puis trois ans, s’ils disposent d’un autoréfractomètre binoculaire portatif (photoscreener) et adresser l’enfant à l’ophtalmologiste si les valeurs sont supérieures aux seuils recommandés par l’AFSOP (Association francophone de strabologie et d’ophtalmogie pédiatrique). Pour les enfants plus grands, l’important est de détecter tôt une baisse de vision de loin, souvent manifestée par des plaintes scolaires. Plus la myopie est diagnostiquée tôt, mieux elle peut être freinée.

 

TLM : Quels sont les traitements existants pour freiner la myopie déjà installée ?

Dr Diem-Trang Nguyen : Nous disposons aujourd’hui de quatre grandes approches thérapeutiques qui ont prouvé leur efficacité pour freiner la progression de la myopie. Ces traitements doivent être choisis en fonction de l’âge de l’enfant, du degré de myopie, et aussi des préférences familiales et du budget.

 

TLM : Le premier traitement, le plus ancien, consiste en l’administration quotidienne, le soir, d’un collyre pharmacologique d’atropine microdosé, généralement à 0,01 % ou 0,05 %. L’atropine agit en ralentissant l’allongement du globe oculaire, avec une efficacité démontrée d’environ 50 % sur la réduction de la progression myopique. Ce traitement, disponible uniquement en pharmacie hospitalière, est remboursé à 100 % par l’Assurance maladie, ce qui le rend accessible même aux familles aux revenus modestes. Il est utilisable dès le plus jeune âge, pour n’importe quel degré de myopie, et reste bien toléré, malgré quelques effets secondaires possibles comme une photophobie ou des troubles de l’accommodation. Le suivi est essentiel, avec des consultations tous les six mois pour ajuster le dosage, si nécessaire. Second type de traitement, l’orthokératologie consiste à porter des lentilles rigides spéciales durant le sommeil, qui remodèlent la cornée. Indiquées à partir de huit ans, elles sont particulièrement adaptées aux enfants sportifs ou réticents au port de lunettes en journée. L’efficacité est comparable à celle de l’atropine, avec une réduction de 50 % de la progression. En revanche, ce traitement représente un coût non négligeable, avec une moyenne d’environ 500 euros par an, non remboursé. Un suivi rigoureux est requis pour éviter les risques infectieux.Il existe également des traitements à porter en journée…

Dr Diem-Trang Nguyen : Les lentilles souples freinatrices, portées en journée, sont conçues pour induire une défocalisation myopique et freiner ainsi l’allongement de l’œil.

Leur efficacité est également de l’ordre de 40 à 60 %. Ce traitement convient aux enfants à partir de 10-11 ans capables de gérer correctement l’hygiène et la manipulation des lentilles. Le coût annuel est d’environ 600 euros, sans prise en charge par la Sécurité sociale.

Des versions journalières ou mensuelles existent, selon les besoins et le confort du patient. Un suivi tous les trois à six mois est recommandé.

Dernière innovation, des verres correcteurs, comme ceux commercialisés depuis 2018 par des industriels tels Essilor ou Hoya, ont un double rôle : corriger la myopie centrale et freiner la progression grâce à une géométrie particulière, de type nid d’abeille. Ces lunettes sont recommandées dès l’âge de quatre ou cinq ans, notamment pour les jeunes enfants qui ne peuvent pas porter de lentilles. Leur efficacité est estimée à environ 50 %, mais ces verres présentent une limite : ils ne sont pas adaptés aux myopies supérieures à -10 dioptries. Le surcoût par rapport à des verres classiques est d’environ 200 euros, également non remboursés. Pour être efficaces, ces verres doivent être portés toute la journée.

 

TLM : Peut-on combiner ces traitements ?

Dr Diem-Trang Nguyen : Oui, certaines combinaisons sont possibles et parfois nécessaires. On peut, par exemple, associer verres freinateurs et collyre d’atropine, ou encore passer d’un traitement à un autre selon l’évolution. L’essentiel est d’adapter la prise en charge au profil de l’enfant et à la réponse au traitement. Généralement, après un diagnostic de myopie, un suivi à six mois permet d’évaluer la progression avant de proposer un traitement de freination si la myopie progresse de manière trop importante.

 

TLM : Que nous apprennent les études menées en France, notamment celle de Krys et du CHU de Poitiers ?

Dr Diem-Trang Nguyen : L’étude dirigée par le Pr Leveziel a mis au jour que plus l’enfant est jeune, plus la myopie progresse rapidement. Cela valide l’importance d’un dépistage précoce et d’une prise en charge rapide, pour éviter l’installation de myopies fortes aux conséquences lourdes à l’âge adulte.

 

TLM : La prévention a-t-elle un rôle à jouer ?

Dr Diem-Trang Nguyen : Absolument. A défaut de pouvoir guérir la myopie, il faut prévenir son apparition et freiner une myopie qui progresse. Pour éviter l’apparition d’une myopie, passer deux heures par jour à l’extérieur à la lumière naturelle est une mesure préventive simple et efficace. Il est aussi important de limiter le temps passé sur les écrans, d’aménager les activités de près, et de respecter des pauses régulières. Ces mesures sont à la portée de tous et complètent les approches thérapeutiques.

 

TLM : Quel est le rôle du médecin généraliste ?

Dr Diem-Trang Nguyen : Il n’existe pas de niveau sécuritaire de myopie. Chaque dioptrie gagnée compte pour réduire les risques de complications. Les généralistes doivent être moteurs dans le dépistage précoce et l’orientation vers les ophtalmologues pour une prise en charge adaptée.

Propos recueillis

par Solène Penhoat

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