• Dr Clémence Boulkeroua : De l’utilité de la relactation et de la lactation induite

Clémence Boulkeroua

Discipline : Infectiologie

Date : 10/07/2025


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Adoption, reprise de l’allaitement après sevrage, coparentalité, transition de genre...

Dans certains contextes de parentalité, la lactation ne va pas de soi. La relactation et la lactation induite représentent alors des options possibles, mais encore trop peu connues. Le Dr Clémence Boulkeroua, médecin à la PMI de Lille et consultante en lactation, apporte un éclairage précis sur les mécanismes, les protocoles et les réalités de terrain.

 

TLM : Quelle distinction entre relactation et lactation induite ?

Dr Clémence Boulkeroua : La relactation désigne la reprise d’une lactation interrompue chez une personne ayant déjà allaité, par exemple après une séparation avec son bébé. La lactation induite, quant à elle, correspond à l’établissement d’une production lactée en l’absence de grossesse préalable. Ce protocole s’adresse à des personnes n’ayant pas porté l’enfant, notamment dans des situations d’adoption, de kafala (adoption sans lien de filiation dans le droit musulman) ou au sein de couples homoparentaux.

 

TLM : Comment relancer une lactation après une interruption ?

Dr Clémence Boulkeroua : Le rétablissement d’une lactation repose principalement sur une stimulation mécanique répétée. Cette stimulation passe par des mises au sein fréquentes, l’utilisation d’un tire-lait, ou encore l’emploi d’un dispositif d’aide à la lactation (DAL). Ce petit tube, fixé au mamelon et relié à un flacon de lait, permet à l’enfant de téter tout en recevant un complément nutritif. Ce dispositif favorise la succion efficace et stimule la glande mammaire. L’accompagnement peut également inclure des galactogènes pharmacologiques, tels que la dompéridone. Certains recours à des plantes comme le fenugrec ou le chardon béni existent, mais les preuves scientifiques en faveur de leur efficacité restent limitées.

 

TLM : La lactation induite implique-t-elle davantage de contraintes ?

Dr Clémence Boulkeroua : Effectivement, l’induction nécessite de reproduire artificiellement un environnement hormonal proche de celui de la grossesse. Le protocole repose sur la prise d’une pilule œstro-progestative fortement dosée en progestérone, généralement sur plusieurs mois. Parallèlement, l’administration de dompéridone favorise une élévation du taux de prolactine.

Lorsque cette phase hormonale atteint son terme, l’arrêt de la pilule combiné à la poursuite de la dompéridone déclenche le processus de lactation. Le recours à un tire-lait plusieurs fois par jour, y compris la nuit, s’avère indispensable pour initier et entretenir la production lactée. Il existe cependant autant de protocoles qu’il y a d’inductions, en fonction des attentes parentales, des contraintes de temps, des contre-indications médicales… Il est par exemple possible de se passer de prise hormonale, ou de raccourcir la phase préparatoire.

 

TLM : Des réserves ont été émises concernant l’usage de la dompéridone. Qu’en est-il ?

Dr Clémence Boulkeroua : La dompéridone, à la base un antiémétique, ne bénéficie pas d’autorisation de mise sur le marché (AMM) pour cette indication. Des mises en garde ont été émises dans les années 2010, à la suite d’une étude néerlandaise menée chez des hommes âgés et polypathologiques, exposés à de fortes doses qui présentaient un surrisque d’accident cardiaque.

Depuis, plusieurs travaux ont porté sur des femmes jeunes, en âge de procréer, notamment en Australie. Ces études n’ont pas mis en évidence de surrisque d’arythmie ou de décès. Afin de sécuriser la prescription, un électrocardiogramme est systématiquement demandé, et la posologie doit être limitée à 30 mg par jour. L’arrêt de la dompéridone se fait de façon progressive, pour éviter un syndrome de sevrage pouvant donner lieu à des troubles de l’humeur ou des dépressions.

 

TLM : Pourquoi la qualité de l’accompagnement est-elle essentielle dans de tels projets ?

Dr Clémence Boulkeroua : L’accompagnement constitue un pilier du succès. Celui-ci ne se limite pas au volet technique ; il englobe également le soutien moral, l’écoute du projet parental, l’adaptation aux objectifs de chaque personne. Certaines souhaitent allaiter exclusivement, d’autres recherchent une expérience de proximité, sans viser un allaitement intégral.

Des situations de co-allaitement peuvent également se présenter, nécessitant un dialogue approfondi autour des attentes, des relais et des éventuelles déceptions. L’approche se veut individualisée et évolutive.

 

TLM : Quels appuis existent pour les médecins généralistes ?

Dr Clémence Boulkeroua : Les médecins peu familiers de ces démarches peuvent s’appuyer sur les réseaux de consultantes en lactation.

Ces professionnelles partagent protocoles, présentations scientifiques, et assurent une coordination avec les prescripteurs. Afin de sécuriser la pratique hors AMM, il est recommandé de documenter les échanges, d’informer clairement la patiente, et de vérifier l’absence de contre-indication par un ECG. La collaboration interprofessionnelle reste une clé pour un suivi optimal.

 

TLM : En quoi est-il important d’aider les mamans dans leur projet de relactation ou de lactation induite ?

Dr Clémence Boulkeroua : L’allaitement présente de nombreux bénéfices démontrés : renforcement du lien mère-enfant, réduction des risques infectieux, apport nutritionnel parfaitement adapté, et diminution de l’incidence de certaines pathologies chroniques. En favorisant la relactation ou l’induction de lactation, il devient possible d’offrir ces bénéfices, même dans des contextes non conventionnels.

Ces démarches s’inscrivent dans une logique d’inclusion, en offrant à chacun la possibilité de vivre une relation d’allaitement. Cette pratique répond à un désir légitime, parfois vital. Dans certaines situations d’urgence humanitaire, une tante ou une grand-mère peut prendre le relais de l’allaitement, sans protocole préalable, dans une logique de survie.

L’essentiel reste de diffuser l’information : permettre aux personnes concernées de savoir que cette possibilité existe, et les accompagner dans leur choix.

Propos recueillis

par Solène Penhoat

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