• Dr Bernard Azoulay : Hygiène de l’oreille : Entre protection naturelle et gestes à risque

Bernard Azoulay

Discipline : ORL, Stomatologie

Date : 10/07/2025


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Souvent négligée ou, au contraire, maltraitée par des gestes inadaptés, l’hygiène de l’oreille mérite une approche nuancée.

Protection naturelle, cérumen utile, risques des cotons-tiges : le Dr Bernard Azoulay, ORL et chirurgien cervico-facial à Paris, revient sur les bonnes pratiques à transmettre aux patients, et le rôle du médecin face aux bouchons et autres troubles du conduit auditif.

 

TLM : Pourquoi l’hygiène de l’oreille constitue-t-elle un sujet important ?

Dr Bernard Azoulay : L’oreille fonctionne à l’image de la peau ou de la bouche : elle héberge une flore indispensable à son équilibre. Vouloir systématiquement la nettoyer revient à perturber cet écosystème et favoriser certaines pathologies, dermatites ou infections. Dans ma pratique de dermatologie ORL à Saint-Louis, j’ai vu des patients souffrir de dermatoses provoquées par un excès d’hygiène. Ce qui vaut pour la peau vaut aussi pour l’oreille : un équilibre fragile qu’il faut préserver.

 

TLM : En quoi le cérumen joue-t-il un rôle bénéfique ?

Dr Bernard Azoulay : Trop souvent perçu comme sale, le cérumen est en fait une sécrétion physiologique protectrice. Il tapisse le conduit auditif, empêche l’eau de stagner, limite la prolifération des bactéries et des champignons, lubrifie et assouplit le tympan. Cette souplesse est essentielle, notamment en plongée sous-marine où les variations de pression sont intenses. Je le constate aussi dans mon activité de médecin fédéral de plongée : sans tympan souple, l’oreille ne pourrait pas s’adapter aux changements de pression.

 

TLM : À quel moment le cérumen devient-il problématique ?

Dr Bernard Azoulay : Le problème survient lorsqu’il s’accumule en bouchon complet, obstruant le conduit auditif. Les patients évoquent alors une sensation d’oreille bouchée, des bourdonnements, une résonance de leur propre voix. Outre la gêne auditive, un bouchon favorise les infections, en particulier lorsque de l’eau s’infiltre derrière, lors des baignades ou en piscine. L’humidité stagnante, dans un milieu chaud, devient un terrain propice aux infections externes, aux dermatoses et aux mycoses du conduit auditif.

 

TLM : Quels sont les risques du coton-tige ?

Dr Bernard Azoulay : Le coton-tige est responsable de nombreuses complications. Il tasse le cérumen au lieu de l’évacuer, favorise les bouchons, irrite la peau fine du conduit auditif et peut provoquer des lésions ou perforations du tympan.

Un simple geste maladroit, par exemple en se penchant devant un miroir ou en répondant au téléphone, suffit à causer des traumatismes sévères.

En réalité, le seul instrument autorisé reste… l’auriculaire ! Ce n’est pas pour rien que le petit doigt porte ce nom ! Tout le reste constitue un facteur de risque.

 

TLM : Quelles sont, dès lors, les recommandations d’hygiène ?

Dr Bernard Azoulay : L’hygiène doit rester limitée aux parties visibles du pavillon de l’oreille. Tout ce qui n’est pas accessible à la vue n’a pas besoin d’être nettoyé. Chez les patients prédisposés à former des bouchons, l’usage de sprays céruminolytiques peut être positif, à raison d’une application mensuelle. Mais cela ne s’envisage qu’en l’absence de perforation tympanique : en cas de doute, il faut impérativement consulter. Certains patients ont des tympans fragiles, fissurés ou percés sans le savoir.

 

TLM : Quand convient-il d’orienter le patient vers un ORL ?

Dr Bernard Azoulay : Le médecin généraliste pourra gérer des bouchons superficiels et accessibles, à condition de bien maîtriser l’anatomie auriculaire. Mais, face à un conduit étroit, un tympan fragile ou un bouchon profond, il est préférable de confier l’extraction à un ORL. Grâce au microscope, à la lumière frontale et aux deux mains libres, nous travaillons sous contrôle visuel permanent, réduisant ainsi considérablement le risque de complications hémorragiques, en particulier chez les patients sous anticoagulants.

 

TLM : Certains profils de patients méritent-ils une attention particulière ?

Dr Bernard Azoulay : Absolument. Chez les enfants, un suivi ORL est conseillé dès l’âge un an et jusqu’à cinq ans pour détecter précocement d’éventuels troubles auditifs pouvant impacter le langage. Les porteurs d’aides auditives, quant à eux, présentent un risque accru d’accumulation de cérumen et doivent bénéficier d’une surveillance annuelle systématique. Les sportifs aquatiques et les plongeurs nécessitent également une évaluation spécifique de l’état du conduit auditif.

 

TLM : Quels risques à long terme en cas de bouchon négligé ?

Dr Bernard Azoulay : Au-delà de la gêne auditive, un bouchon persistant constitue un véritable réservoir infectieux. L’eau s’infiltre toujours derrière, même lorsque le bouchon paraît hermétique. Cette eau stagnante déséquilibre le pH local, favorisant les infections cutanées et les otites externes. Chaque été, après la période des baignades, nous voyons revenir en consultation de nombreux cas d’otites du baigneur, parfois compliquées chez les patients diabétiques ou immunodéprimés.

 

TLM : Les recommandations sont-elles bien connues du public aujourd’hui ?

Dr Bernard Azoulay : Malheureusement, la désinformation persiste. Le coton-tige reste d’usage courant, souvent par automatisme. Certaines patientes l’utilisent quotidiennement lors de la toilette sans mesurer les risques. L’interdiction des modèles en plastique n’a rien changé sur le fond : qu’ils soient en bois ou en bambou, ces bâtonnets restent déconseillés. D’autres méthodes folkloriques, comme les mèches à brûler, sont tout aussi dangereuses.

 

TLM : Quel conseil adressez-vous aux soignants ?

Dr Bernard Azoulay : Mieux vaut ne pas forcer une extraction difficile. Le risque de saignement est réel et certaines hémorragies secondaires surviennent après des gestes mal contrôlés. Lorsqu’un doute existe, l’avis spécialisé s’impose.

Une extraction sous contrôle visuel permet de préserver l’intégrité du conduit auditif et d’éviter des complications qui deviennent rapidement difficiles à gérer sans l’expertise et le matériel d’un spécialiste.

Propos recueillis

par Solène Penhoat

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